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« Comporte-toi en homme ! », a lancé le policier, estimant que mon ami ne répondait pas assez distinctement et suffisamment fort à ses questions. L’agent l’interrogeait sur une bagarre dont il avait entendu parler et qui allait éclater ce vendredi après-midi, prés de mon école. Entre-temps, un peu plus haut sur la route, des garçons en uniforme scolaire se trouvaient sur le trottoir, dans une attente silencieuse, prêts à se battre avec des barres de fer, des planches de bois, des chaînes de chien, des bouteilles du magasin du village et des couteaux. Ce sont ces garçons qui, à 15 et 16 ans, étaient bien trop occupés à « se comporter en hommes ».

La langue est une chose curieuse. L’éducation formelle nous a enseigné la maîtrise de l’anglais standard. Dans les cours de littérature et les cours d’anglais, à travers la correction et la récitation de la prose, nous étions stimulés à être « des hommes de classe moyenne, éduqués et post-coloniaux ». Or, les garçons versés dans la langue nationale (le ” créole [fr]”) n’avaient pas de temps à perdre avec ceux qui ne parlaient que l’anglais standard ; ils exigeaient de chacun qu’il soit un homme « de cette culture et de cette terre » !

Le passage d’un registre à l’autre dépend autant de la position sociale que de la personne avec laquelle on parle. Un jour, deux policiers ont aligné contre un mur un groupe de garçons dans la rue, pour les fouiller parce qu’ils se comportaient de manière « suspecte ». Ils ont ordonné aux garçons de mettre les mains sur la tête et de s’agenouiller, tout en pointant une arme sur leurs visages d’adolescents. L’un des garçons a raconté chacun de ses gestes en anglais courant pour indiquer qu’il suivait les ordres avec avec soin et respect. La réponse qui lui a été donnée était : « Pourquoi parles-tu comme ça ? Tu préfères les garçons ou quoi ? » L’anglais standard – censé le distinguer des pauvres, des gens sans instruction, des personnes plus susceptibles d’être victimes de la violence d’État – n’a pas plus protégé ce jeune homme.

Je ne me suis jamais posé pour écrire exactement ce que signifiait pour moi le fait d’être un homme. Je ne savais pas qu’il existait un mot – « masculinité » – qui résume les définitions et les significations arbitraires de la virilité, susceptibles de varier d’une personne à l’autre, en fonction du moment et du contexte. L’appel nous invitant à « nous comporter en hommes » présupposait qu’un ADN de la masculinité existait déjà en nous, parfois en attente d’être activé.

Être un homme impliquait que nous soyons durs, sûrs de nous, aux commandes et dominateurs. Mais la masculinité était une idée de la virilité qu’ils essayer de nous ajuster au corps comme une paire de jeans. Ces jeans de la masculinité m’ont été transmis au fil des années. Le concept de temps, en particulier la peur du « temps perdu », revêt une grande importance pour la masculinité. La culture patriarcale pousse les garçons à être des hommes le plus tôt possible.

Les garçons recherchent la reconnaissance de leurs pairs et des hommes plus âgés pour confirmer en permanence leur « virilité ». C’est en partie ce qui alimente l’animosité dans le discours public à l’encontre des foyers monoparentaux dont la mère est cheffe de famille. Les garçons grandissent en apprenant à blâmer leurs mères de ne pas les accompagner sur la voie de la masculinité à un moment jugé opportun. Certains des « fils à maman » qui ont longtemps été assimilés aux bons soins et à l’exemple d’une femme peuvent, plus tard, désavouer cette héritage. Il s’agit là d’une autre forme de ” reproche aux femmes ” au sein de notre société.

Les mères peuvent également tirer certains avantages liés au patriarcat, avantages préjudiciables pour elles-mêmes et leurs fils. Cependant, les femmes n’élèvent finalement pas les fils patriarcaux de manière aussi efficace que la culture masculine dominante : la violence et les conflits menés par les hommes, la violence sexuelle contre les femmes et les filles, et la réglementation violente de la culture masculine hétérosexuelle dans les espaces sociaux et institutionnels n’est pas le fait des femmes. Au cœur de ce dilemme, les hommes peuvent jouir d’espaces et d’expériences sociales contraires à la culture patriarcale dominante, tout en nourrissant la crainte profonde d’être plus vulnérables pour prendre part à ces environnements et, en fin de compte, se sentir moins outillés pour faire face à ces environnements patriarcaux.

Il y a eu plus de 500 homicides au cours des deux dernières années à Trinidad et Tobago. Bien sûr, aucun gouvernement ne souhaite se retrouver avec un problème de criminalité « sur les bras », en revanche, la réponse de l’État est toujours de faire porter à la population la responsabilité de son manque de moralité et d’une culture de la négligence parentale supposée être à l’origine du trafic transnational d’armes et de drogues, de la corruption des entreprises dans l’attribution des contrats, de la formation de gangs dans les communautés urbaines aux ressources insuffisantes, et du développement croissant de quartiers sécurisés (en anglais: gated communities) pour dessiner les contours de la distanciation sociale entre les classes, les performances sociales et les opportunités. Signe du dysfonctionnement politique et de la faible capacité de l’État à assurer la sécurité publique, les homicides, les viols, les brutalités policières [fr] et la « cruauté » de la société échappent généralement à toute détection et restent impunis. Le moins que nous puissions faire en tant que peuple est de nous souvenir de nos morts pour recentrer la valeur de la vie humaine et mettre à nu le travail inachevé du gouvernement.

Les misérables hommes responsables de l’assassinat de leurs partenaires sont trop nombreux pour être mentionnés. Dans une affaire, en janvier dernier, une femme a tenté de se libérer d’un relation toxique, son ex-partenaire s’est rendu sur son lieu de travail, après des mois de harcèlement en ligne, et lui a tiré dessus à deux reprises, puis s’est suicidé. Il était environ 8 heures du matin, alors que certains venaient de déguster leur première tasse de café, que d’autres étaient déjà sur le chemin du travail et que des écolières scrutaient le visage des hommes à la station de taxis, avant de décider quel taxi prendre : « Qui est le moins menaçant ? », « Je l’ai déjà vu auparavant »,« Ce n’est pas parce qu’il est très vieux qu’il ne peut pas devenir mon violeur ». Vers 8 heures du matin, je me rendais en classe en voiture. Je donnais un coup de klaxon si je voyais passer une femme séduisante, deux si elle était très impressionnante, et si je la trouvais sexy (« bess ») alors, j’éprouvais le besoin de bombarder ses tympans et sa quiétude par le fracas du harcèlement. Si vous ne voyez pas comment ces pratiques quotidiennes aboutissent à la mort de femmes, alors vous avez choisi d’ignorer ce
qu’ « être un homme » renferme et dissimule.

C’est pourquoi lorsque les femmes marchent [fr] pour faire reconnaître et garantir leurs droits par l’État en tant que membres ordinaires de la société, elles se posent la question suivante : « Où sont les hommes ?» Les défilés, les manifestations publiques de solidarité, et les amis sont trop peu nombreux pour que nous puissions vraiment croire au cri de la réparation : « Tous les hommes ne sont pas mauvais. » Certains hommes orientent leur vie sur le « droit chemin », offrant un amour extraordinaire pour leurs filles et une « présence » au foyer. Et non, tous les hommes ne sont pas mauvais, mais ils sont trop nombreux à demeurer silencieux, et trop peu sont crédibles dans la lutte pour l’égalité entre les sexes.

Peut-être que les hommes, ayant besoin de prendre la parole et d’agir, sont trop absorbés par la prudence, essayant de zipper le mauvais jean et/ou de se faire oublier, refusant de reconnaître les défauts permanents de ce rituel vestimentaire. Penser que la virilité est un héritage transmis à travers les âges, comme une vérité immuable et inévitable de l’univers est une fatalité pour l’humanité. Nous devons faire des choix, personnels et politiques. Nos jeans peuvent être jetés à tout moment, surtout lorsqu’ils ne sont pas à la bonne taille, ou remis à neuf, et cela – tout comme notre masculinité – relève de notre responsabilité et de notre liberté.

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Photo de Amilcar Sanatan

Ecrit par Amilcar Sanatan

Traduit par Véronique Danzé

Cet article est publié sur GlobalVoices et est republié ici dans le cadre d’un rapport de partenariat et d’échange de contenus.

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