Le Myanmar continue de refuser la citoyenneté et le droit de vote aux Rohingyas malgré les nombreux appels lancés par les groupes de défense des droits humains pour que les élections du 8 novembre soient plus inclusives, crédibles, libres, et équitables. Le Myanmar compte plus de 130 groupes ethniques mais refuse de reconnaitre les Rohingyas.

Sous dictature militaire pendant plusieurs décennies, le Myanmar est passé à un régime civil en organisant des élections en 2010. Lors de ces élections, les Rohingyas ont été autorisés à voter et trois candidats rohingyas sont devenus membres du Parlement.

Cependant, le gouvernement soutenu par les militaires a utilisé la loi sur la citoyenneté de 1982 pour exclure [pdf] les Rohingyas des élections de 2015. Cette loi est qualifiée de discriminatoire en ce sens qu’elle exige des individus qu’ils présentent des “preuves concluantes” qu’eux-mêmes ou leurs parents sont entrés dans le pays avant 1948.

L’élection de 2015 s’est soldée par une victoire historique et écrasante de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) [fr], un parti d’opposition. Toutefois, au lieu d’éradiquer les politiques discriminatoires du précédent régime militaire, le gouvernement dirigé par la LND a continué à isoler les Rohingyas et a même été accusé d’être complice des atrocités commises par les ultra-nationalistes contre ce groupe ethnique persécuté.

Alors qu’approche la date des nouvelles élections nationales, prévues en novembre, la « privation de droits politiques » [pdf] des Rohingyas se poursuit. Au moins six candidats rohingyas ont été recalés par la Commission électorale de l’Union (UEC) pour des questions de citoyenneté. L’UEC évoque une loi électorale qui exige des candidats qu’ils prouvent la citoyenneté de leurs parents, une loi qui vise à exclure les Rohingyas du jeu politique.

Environ 1,7 million de Rohingyas ne pourront pas voter. Cela inclut le million de Rohingyas qui ont été contraints de fuir le Myanmar en 2017 en raison des manœuvres militaires et qui vivent actuellement dans des camps de réfugiés au Bangladesh voisin.

Plusieurs groupes de Rohingyas au Bangladesh ont écrit une lettre à l’UEC lui demandant de maintenir leur droit de vote à travers le mécanisme de vote à l’étranger :

En tant que citoyens du Myanmar, nous avons le droit de voter. Nous avons eu le droit de vote jusqu’en 2015, date à laquelle le droit de vote nous a été retiré. Le gouvernement du Myanmar nous a dépouillés de notre citoyenneté et de notre droit à participer à la vie politique.

Selon Tun Khin, de l’Association des Rohingyas birmans au Royaume-Uni, les Rohingyas ont voté au Myanmar par le passé :

Mon grand-père était secrétaire parlementaire au Myanmar. Nous avons voté dans ce pays, notre terre, durant des décennies avant que le gouvernement ne décide de nous exclure en 2015. De nombreux Rohingyas ont soutenu Aung San Suu Kyi lors des dernières élections, mais la discrimination et les politiques génocidaires n’ont fait qu’empirer depuis que la Ligue nationale pour la démocratie est au pouvoir.

Aung San Suu Kyi est la cheffe de la LND et lauréate du prix Nobel qui a lutté contre la dictature militaire et a été une icône du mouvement pro-démocratie.

Saed Makhlaswi, un résident de l’État de Rakhine, interrogé par Nikkei Asia au sujet de l’exclusion des Rohingyas de la vie politique, déclare :

Nous ne sommes pas considérés comme des citoyens. Même si certains d’entre nous possèdent des documents permettant de voter, il n’y a pas eu de préparation des bulletins de vote ni d’enregistrement des électeurs dans notre région. C’est comme si l’élection n’allait pas avoir lieu dans notre région.

L’application d’éducation des électeurs présente les Rohingyas comme Bengali

mVoter 2020, une application d’éducation des électeurs développée en partenariat avec l’UEC et l’Institut international pour la démocratie et le soutien électoral (International IDEA) dans le cadre du programme STEP Democracy financé par l’Union européenne, a été critiqué par des activistes pour avoir mis en exergue la race et la religion des candidats et de leurs parents dans la base de données électorale. Un candidat rohingya a été répertorié dans l’application comme étant bengali, un terme péjoratif utilisé par les autorités pour identifier les Rohingyas.

Le candidat Aye Win : « Il n’y a rien que je puisse faire… Ils m’ont simplement décrit comme ils le souhaitent. Mais je suis un #Rohingya,  bien sûr. » Il est décrit comme « Bengali Bamar » (bengali birman) sur l’application mVoter, un projet de @Int_IDEA @Asia_Foundation UEC & UE. Ceci constitue une violation des droits humains.

Justice For Myanmar, un site web bloqué au Myanmar [fr] pour ses rapports critiques envers l’armée, a déclaré que l’application « demande explicitement aux électeurs du Myanmar de tenir compte de la race et de la religion, alors qu’ils devraient considérer les candidats sur la base de leurs mérites et de leur programme politique, indépendamment de leurs aires culturelles ou de leurs croyances religieuses ». Le groupe ajoute :

Au lieu de fournir aux électeurs des informations précises et indispensables, l’application mVoter 2020 risque d’enflammer le nationalisme ethnique et religieux pendant les élections. La publication de la race et de la religion des candidats serait inacceptable pour les électeurs des pays donateurs, et est inacceptable au Myanmar.

International IDEA, basé à Stockholm, fait partie des groupes qui ont lancé l’application, mais a décidé de mettre un terme à son association avec mVoter2020.

Ces dernières années, les conflits ethniques ont conduit à de violents affrontements. Les Rohingyas ont souvent été la cible de bouddhistes ultra-nationalistes qui diffusent des discours de haine en s’attaquant à cette minorité ethnique. Yee Mon Htun, membre d’une équipe de recherche qui a publié un rapport sur la nécessité de lutter contre les discours haineux à l’approche des élections, a souligné la gravité du problème :

Les discours de haine au Myanmar visent à provoquer, et à inciter à la violence, à la discrimination et à la haine qui, à leur tour, ont alimenté les violations des droits humains des communautés ethniques et religieuses minoritaires et, dans le cas des Rohingyas, cela a ouvert la voie à des violences et des atrocités génocidaires.

Privation de droits des communautés ethniques

Il n’y a pas que les Rohingyas qui ne pourront pas voter le 8 novembre. L’UEC a annulé le vote dans 56 communes en raison de risques de sécurité. Cette décision, qui privera au moins 1,4 million d’électeurs de leur droit de vote, a été critiquée pour son caractère arbitraire et son manque de transparence.

Ravina Shamdasani, la porte-parole du Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a dénoncé les restrictions imposées aux groupes minoritaires :

Nous sommes très préoccupés par la situation des droits humains au Myanmar à l’approche des élections générales du 8 novembre. Il s’agit notamment de violations des droits politiques, visant en particulier les groupes minoritaires – y compris, de manière  disproportionnée, la population musulmane rohingya et le groupe ethnique Rakhine dans l’État de Rakhine.

D’après Human Rights Watch, l’exclusion des Rohingyas risque de rendre les élections moins crédibles :

Il est consternant qu’Aung San Suu Kyi soit déterminée à organiser une élection qui exclue les électeurs et les candidats rohingyas. Elle sait que la vraie démocratie ne peut pas s’épanouir dans un régime d’apartheid imposé aux Rohingyas.

Enfin, le groupe de recherche et de défense des droits Progressive Voice a accusé l’armée de créer l’instabilité dans les communautés ethniques :

Si la situation de conflit armé est certainement grave dans l’État de Rakhine et dans d’autres États ethniques du Myanmar, ce que l’UEC ne mentionne pas, c’est que ce sont les offensives militaires et la militarisation de l’armée du Myanmar [sic] qui créent cette insécurité

Le fait que de nombreuses personnes vivant dans les États de Rakhine, Shan et Kachin ne puissent pas voter est aggravé par la privation flagrante du droit de vote des Rohingyas qui, bien qu’ils aient pu voter en 2010, n’ont pas pu le faire en 2015 et ne le feront pas lors des prochaines élections.

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Photo de Mong Palatino

Ecrit par Mong Palatino

Traduit par Gaël Jojo

L’article d’origine a été publié en anglais le 4 novembre 2020, avant les élections générales au Myanmar, qui ont eu lieu le 8 novembre. Il est republié ici dans le cadre d’un accord de partenariat et d’échange de contenus.

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