Pour des raisons de sécurité, certains détails précis et sensibles ne sont pas mentionnés dans cet article, l’histoire reste et demeure toutefois vraie dans l’ensemble…

La violence et la terreur associées aux quartiers populaires dans les médias, la situation des zones défavorisées dominées par le banditisme et des groupes armés, supplante de manière générale la triste réalité vécue au quotidien par les habitants de ces zones, souvent pris en sandwich entre la violence immédiate apportée par les gangs armés et la violence structurelle entretenue par l’Etat haïtien.

Selon les rumeurs, les quartiers populaires à Port-au-Prince seraient pratiquement inaccessibles et particulièrement dangereux. En y entrant, on n’a pas la garantie d’en sortir vivant. La disparition dans les quartiers de Grand-Ravine du journaliste photographe Vladjimir Legagneur en mars 2018, et l’exécution filmée d’un jeune garçon par des hommes armés et partagée sur les réseaux sociaux ont renforcé cette perception du règne de la terreur dans les quartiers populaires.

En connaissance des risques, j’ai décidé de faire une visite d’observation au niveau de certains de ces quartiers afin d’avoir un avis plus direct de leur réalité et aussi pouvoir palper à main nue le quotidien brutal de ces personnes qui fait frissonner même les esprits les plus robustes. J’espérais surtout avoir un reportage sur la situation des filles victimes de violence, de viol, la situation des filles soumises à la prostitution forcée, et découvrir cette pratique d’esclavage sexuel dans les ghettos dont on parle si peu.  

Mais une toute autre histoire s’est offerte à moi, quand j’ai remarqué un petit garçon dans un corridor, impliqué dans trois violentes bagarres dans l’espace d’un quart d’heure. J’ai alors demandé à son tuteur l’autorisation de lui parler, et ce petit intrépide de huit ans m’a confié qu’il se bat pour devenir fort et invincible. C’est selon lui la seule façon pour se protéger et rester en vie dans cet environnement.

« Je n’ai pas peur ! Je n’ai peur de personne d’ailleurs, même pas vous ! »

cracha-t-il quand je lui ai demandé pourquoi il aime tant se battre.

Je n’étais pas prêt pour un entretien clinique ni une évaluation psychologique : je n’étais pas venu pour ça. Je me disais toutefois que cet enfant a beaucoup de colère à évacuer, et que cela vaut bien la peine d’entendre ce qu’il a à raconter.

Pour le laisser s’exprimer librement, j’ai observé quelques longues secondes de silence quand soudainement il libéra cette phrase inattendue :

« Ma mère est morte ! Elle a été abattue sous mes yeux par des hommes armés ! »

Une goutte de larme serpentait son visage. C’était clair qu’il avait un besoin brûlant de s’exprimer et partager cette histoire une énième fois.

J’ai fait semblant de ne pas avoir entendu ce qu’il a voulu dire, mais il a insisté et ajouté :

« On m’a dit que ma mère est partie à Saint-Domingue, je sais que c’est faux, car j’ai tout vu ! »

Il a continué pour expliquer avec une grande précision comment il a vécu la scène de la mort de ses parents:

« Il faisait nuit, ma mère venait de me faire un lit par terre car il faisait très chaud. Je me suis couché et elle s’est assise aux bords du lit pour fumer un joint quand quelqu’un frappa à la porte. Mon père qui se tenait plus près lui ouvrit. Un homme poussa violemment la porte et renversa mon père par terre et plusieurs autres se sont introduits rapidement dans la maison. On lui a mis deux balles à la poitrine allongé au sol baignant dans son sang et les autres se tournèrent vers ma mère, l’attrapèrent, lui enfoncèrent un poignard dans le thorax à plusieurs reprises avant de lui mettre deux balles à elle aussi.

J’ai été attrapé par le bras et jeté dehors par un violent coup de pied. Et au milieu de la nuit, je suis parti aussi vite que je pouvais. J’ai traversé plusieurs quartiers dans le noir pour retrouver la maison de ma grand’mère pour l’informer que mes parents venaient de se faire assassiner.

Il n’y avait pas d’électricité. Il n’y a jamais d’électricité dans mon quartier. Les hommes ne portaient pas de cagoules, mais je n’ai pas pu les identifier car tout se passait si vite dans le noir. Tout ce que j’espère, c’est de pouvoir un jour revoir ma mère, car elle me manque énormément !

Son tuteur qui maitrise que trop bien cette version de l’histoire a ajouté :

« Depuis le drame, il est toujours en colère et n’arrête pas de se battre avec les autres. Il a besoin d’attention et le support de l’Etat. Cette scène de violence le hante, il pleure parfois la nuit en appelant sa mère : je ne sais pas s’il fait des cauchemars. »

« Dans ces genres de situations, vu qu’on est des gens pauvres et vulnérables, la police ne mène pas d’enquête. La justice ce n’est pas pour nous ! »

« Ici on se contente de constater qu’on est mort, et c’est fini ! »

Cet enfant qui n’a pas été à l’école, et dont les parents picolaient et fumaient des joints à longueur de journée ne sait  pas s’il a droit à un rêve et un avenir :

« Je n’ai pas de rêve ! Je ne veux rien devenir demain ! »

Cette histoire est une parmi tant d’autres ! Certaines se racontent par des mots, d’autres se lisent sur les visages, dans les regards, et parfois par de douloureuses cicatrices sur la peau ou de durs moignons en guise de membres mal chanceux.

C’est une histoire parmi d’autres.

… Et ce n’est pas la plus terrifiante !

Par Joseph LEANDRE

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