A la deuxième édition de la rubrique INTERVIEW, LE COURRIER DU MONDE a mis le cap sur l’Afrique où nous avons le plaisir de rencontrer au Bénin, Pierre Sahgui, Directeur et Fondateur de MAP Afrique, un engagé aux côtés des femmes africaines pour leur autonomisation et leur inclusion dans l’économie de leurs pays.

LCM : Bonjour Pierre Sahgui, vous faites partie des jeunes entrepreneurs africains qui travaillent pour le redressement de l’économie de leurs pays. Vous avez aussi pris part à des projets de développement socio communautaire et la promotion de l’Economie Sociale et Solidaire au/du commerce équitable au Bénin. En tant que co-fondateur de MAP Afrique, pouvez-vous nous dire ce que c’est et ce qui est à l’origine de cette initiative ?

Pierre Sahgui : L’idée de MAP AFRIQUE vient du constat fait sur l’exclusion économique et sociale des femmes et jeunes en Afrique.

De plus, dans toute l’Afrique, à travers des groupements ou associations, nous voyons des milliers de femmes qui mobilisent leur intelligence, leur courage et leur force pour contribuer au bien-être de leurs communautés. Elles s’organisent et travaillent durement pour nourrir leurs familles et éloigner les spectres de la pauvreté, de l’ignorance et de la violence.

MAP AFRIQUE à travers des programmes de promotion de l’économie Sociale et Solidaire et du Commerce équitable, s’est engagé à travailler aux côtés des femmes (associations et coopératives productrices) et jeunes dans une dynamique d’inclusion économique et sociale durable.

Le renforcement du pouvoir des femmes et la création d’emplois décents constituent les assises principales de MAP AFRIQUE. « Pour maximiser l’impact de notre intervention, nous avons ciblé des secteurs de l’économie considérés comme prioritaires pour réduire la pauvreté et les vulnérabilités des femmes. Le rôle de MAP AFRIQUE sera non seulement de renforcer les capacités des femmes mais également de proposer des solutions techniques et organisationnelles innovantes pour qu’elles puissent réellement bénéficier des activités économiques.

LCM : La non équité favorise une faible représentation des femmes et des jeunes dans l’économie béninoise, quelles sont donc vos politiques/stratégies pour remédier à ce problème d’insertion des femmes dans l’économie et œuvrer à leur autonomie financière ?

Pierre Sahgui : La Politiques et les stratégies mise en place par MAP AFRIQUE pour remédier au problème d’insertion des femmes dans l’économie et œuvrer à leur autonomie financière sont les suivantes:

  • Apporter un appui aux associations et coopératives actives dans la production et la transformation pour les aider à améliorer la qualité des produits, leur présentation, et la commercialisation tant sur le marché national et international ;
  • Faire la Promotion des standards de qualité, certification et label en collaboration avec des organisations internationales de certification et de commerce équitable et mener des actions de sensibilisation et d’éducation à des modes de production et de consommation socialement et écologiquement durables;
  • Accompagner le développement des «coopératives à être inclusives et durables et pour qu’elles deviennent des références nationales est un ingrédient incontournable. C’est grâce à ces entreprises rentables et inclusives que les populations vont pouvoir continuer à améliorer leur sort et celui des générations à venir »

LCM : Pouvez-vous nous dire  qu’est-ce que c’est que le beurre de karité, son couloir de production et surtout les raisons pour lesquelles vous avez choisi de développer cette filière?

Pierre Sahgui : Le beurre de karité est une huile végétale, une substance comestible extraite des fruits du karité : un arbre qu’on retrouve principalement dans les savanes arborées de l’Afrique de l’Ouest, Centrale et de l’Est.

Dérivé de la noix de karité, le beurre de karité gagne de l’importance au sein de l’industrie des cosmétiques. La caractéristique la plus marquante de la commercialisation contemporaine du karité est que le produit fait l’objet d’une filière féminine qui lie les productrices traditionnelles africaines de beurre aux « éco-consommatrices » occidentales. Cette configuration inhabituelle, propre à cette filière, est prometteuse pour les projets « femmes et développement », qui organisent les productrices en groupements et coopératives pour améliorer leur condition de vie et leur fournir des technologies appropriées.

La commercialisation contemporaine du karité offre aux femmes africaines la possibilité d’augmenter leurs revenus. 4ème pays producteur du karité en Afrique avec plus de 85.000 tonnes produites par an sur un potentiel de 170.000 tonnes, le Bénin attire de plus en plus d’investisseurs qui se positionnent pour accompagner le développement de cette filière. La filière karité impacte de nombreuses femmes au Bénin. Plus de 200.000 femmes vivent directement des produits et activités en lien avec le karité.

La filière karité a une importance socio-économique non négligeable au Bénin. Le karité constitue donc une source de revenus pour les femmes, qui sont fortement représentées dans la chaîne de valeur de la filière. Toutefois, les inégalités de genre au sein de la filière impactent négativement les activités productives. De surcroît, la production locale est marginalisée sur les marchés car les productrices font face à des produits importés plus adaptés aux exigences des consommateurs.

LCM : Faisant parti de l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africain (UEMOA), dont une politique monétaire sous l’influence de la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), quelles sont donc pour vous les enjeux/retombées économiques face à cette politique monétaire, vous qui devez jongler continuellement entre le franc CFA et l’Euro?

Pierre Sahgui : Le franc CFA, monnaie forte arrimée à l’euro, freine les exportations et favoriserait les importations de produits finis ce qui, par un effet domino, ralenti l’industrialisation du continent.

Pour moi, « Les Etats de la zone franc ne développent pas leur industrie puisque cela leur revient moins cher d’importer des produits manufacturés et agricoles à bas coûts »

LCM : La production massive et industrielle représente un réel défi pour les pays en développement qui ne disposent pas de machines facilitant la production à grande échelle mais qui ont recours à des mécanismes rudimentaires de production lente et un produit fini extrêmement cher. Comment parvenez-vous à fournir un volume de produits adéquat à la demande en Afrique ?

Pierre Sahgui : C’est vrai, les coopératives de femmes à qui nous avons à faire, travaillent manuellement le karité depuis longtemps. Il est en effet très difficile de produire de grandes quantités.

C’est pour cela que nous avons l’idée de créer, au Bénin, une usine d’extraction et de commercialisation de beurre de karité. En effet, le processus de transformation de l’amande de karité génère environ 53% de déchets (transportés et payés). A tout cela, on pourra ajouter le fait que le gouvernement du Bénin pourrait introduire un règlement relatif à l’industrie du karité notamment des droits de douane élevés sur l’exportation des amandes de karité. Pour pallier à toutes ces situations, nous avons donc  décidé de mettre sur pied une usine  pour la production du beurre de karité à un coût réduit. Avec l’implantation de l’usine au Bénin, les dépenses de transport seront allégées. En plus, les déchets seront valorisés in situ.

L’objectif est d’aboutir à la création d’une usine totalement intégrée de traitement des amandes de karité. En plus de l’extraction du beurre, de son fractionnement, il va rester à terme le raffinage. A ce sujet, un plan de développement cohérent est élaboré avec le concours de nos différents partenaires commerciaux et techniques.

LCM : Le Bangladesh et l’Inde sont parmi les premiers consommateurs des produits exportés du Benin,  quels sont alors vos partenaires privilégiés et intéressés pour l’exportation de vos produits sur le sol africain et vers le reste du monde?

Pierre Sahgui : C’est vrai que Le Bangladesh et l’Inde sont parmi les premiers consommateurs des produits exportés du Benin, 

Pour le moment, nos partenaires sont : la France, la Tunisie, l’Algérie et le Canada  qui achètent de petites quantités de nos produits. Nous sommes en effet ouvert et à la recherche de nouveaux partenaires.

LCM : Quels sont vos perspectives en terme de poids de votre initiative sur l’économie du bénin  à moyens et longs termes?

Pierre Sahgui : Nos perspectives :

A travers l’ESS, nous cherchons plus particulièrement à vitaliser les dynamiques communautaires existantes (jeunes et femmes) en s’appuyant sur les liens sociaux pour favoriser un processus de développement économique endogène susceptible de fournir à tous les membres de la communauté les moyens de vivre dans la dignité. 

Soutenir le développement d’organisations (associations ou groupements de femmes) ou de projet de commerce équitable pour permettre le développement de l’empowerment des femmes;

Encourager la création d’organismes de certification et de contrôle du commerce équitable en Afrique, notamment en contribuant à la formation et aux financements des structures de femmes.

Faire valoir le potentiel et l’importance de l’ESS pour la Jeunesse Africaine.

Encourager et accompagner les jeunes dans la création de structures de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS)

LCM : Le président Patrice Talon est pour les béninois un modèle de réussite dans les affaires, il a promis pas moins de 10.000 emplois durant sa présidence, a-t-il aussi permis la mise en place de structures pour encourager des initiatives telles que MAP Afrique dans le secteur privé?

Pierre Sahgui : Oui bien Sûr!

Le Gouvernement du Bénin a mis en place une nouvelle opération sur l’emploi des jeunes, avec l’appui de la Banque Mondiale. Ce nouveau projet, dont l’objectif de développement est d’accroître l’inclusion économique et sociale des jeunes ayant un faible niveau de scolarisation, en situation de sous-emploi ou en inactivité, est en ligne avec les objectifs spécifiques du Plan National de Développement (PND) 2018-2025 relatifs (i) à la mise en place d’un système éducatif équitable, inclusif et de qualité pour le développement durable, (ii) à la promotion des meilleures opportunités de revenus et d’emplois décents pour les populations et (iii) au renforcement de la qualité des interventions en faveur de la jeunesse. Mais cela ne suffit pas. Il va falloir investir dans le développement d’une économie plus inclusive en prenant en compte le potentiel féminin.

LCM : Quels seraient vos derniers mots à nos lecteurs ?

Pierre Sahgui : Loin des vœux pieux sur un hypothétique “monde d’après”, nous devons investir dès aujourd’hui sur l’économie à impact positif, inclusive, sociale et écologique. Ceci est un appel concret au gouvernement, aux investisseurs et aux citoyens, pour enclencher dès maintenant cette transition. Si notre futur proche est caractérisé par l’incertitude, l’avenir plus lointain germera dans le terreau des entreprises à impact. En érigeant la résilience en projet de société, l’économie sociale, solidaire et écologique se garantit un avenir éloigné des turbulences macroéconomiques. Leur raison d’être, basée sur des besoins réels, leur assure une robustesse au long cours. Les choix d’aujourd’hui structureront les prochaines décennies. Ne nous trompons pas.

Nous lançons un appel à l’action au gouvernement béninois, aux institutions internationales et investisseuses privées à soutenir MAP AFRIQUE pour la promotion d’une économie plus inclusive et durable.

Merci

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