Leader des libres de couleur de Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle, Julien Raimond est un personnage majeur et pourtant méconnu des révolutions française et haïtienne. Il a été actif pendant toute la période, épousant dans ses positions la radicalisation d’un mouvement qui après avoir cherché à aménager le système esclavagiste finira par l’abolir et conduire à l’indépendance de la colonie.

Julien Raimond est né le 16 octobre 1744 à Baynet, dans la partie sud de la colonie française de Saint-Domingue, d’un père colon blanc issu des Landes, Pierre Raymond, et d’une mère libre de couleur, Marie Begasse. Sa famille est riche et Julien Raimond bénéficie d’une éducation en Métropole. Revenu à Saint-Domingue, il est le propriétaire d’une plantation d’indigo et de coton et voit sa fortune encore augmenter après son second mariage avec une riche veuve métisse libre, qui lui apporte notamment la propriété de son mari décédé, à Mauzé dans les Deux-Sèvres, ainsi qu’une seigneurie en Angoumois.

Alors qu’il fait partie de l’élite économique de la colonie, et qu’il vit du système de l’esclavage, Julien Raimond souffre des discriminations qui se multiplient depuis le milieu du XVIIIe siècle à l’encontre des libres de couleur, qu’on ne doit pas appeler « Monsieur » dans les documents officiels, qui doivent faire théoriquement déférence aux personnes réputées blanches, et qui sont barrés de certaines professions (avocats, médecins…). Délégué par ses pairs du sud et de l’ouest de la colonie, il va jusqu’à Versailles en 1784 pour diffuser présenter le rapport qu’il a écrit pour dénoncer le « préjugé de couleur » dans lequel les personnes réputées blanches de la colonie tiennent tous ses autres habitants. Ses arguments sont bien accueillis par l’entourage du Roi mais rien ne change, et quand les Etats-Généraux sont convoqués, les Blancs de Saint-Domingue obtiennent au contraire d’être les seuls représentants de la colonie.

Mais le vote de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ébranle ce système, et Raimond devient un allié précieux de la Société des Amis des Noirs de Brissot, qui milite contre la traite des Africains et qu’il rallie à la cause des libres de couleur. Profondément légaliste, Raimond mène son combat en publiant des brochures et en s’adressant régulièrement à l’Assemblée. Malgré ses positions modérées – il ne revendique pas l’abolition et souligne au contraire que, reconnus dans leurs droits, les libres de couleur seraient les meilleurs défenseurs de l’ordre colonial –, il ne parvient pas à s’opposer à Barnave qui relaie à l’Assemblée les positions maximalistes du Club de Massiac, le groupe de pression des colons blancs à Paris, qui refuse toutes concessions aux libres de couleur.

En 1790 il voit son camarade Vincent Ogé s’engager dans une voie violente qu’il juge sans issue. Ogé sera de fait exécuté à Saint-Domingue en février 1791 après avoir pris les armes pour faire reconnaître les droits des libres de couleur. Ce drame, provoqué par l’intransigeance des colons blancs, va en contrecoup renforcer l’influence de Raimond à Paris, qui arrache la pleine citoyenneté pour les libres de couleur en avril 1792. Mais la révolution a déjà avancé à Saint-Domingue, où une révolte servile a éclaté en août 1791 et où la situation devient bientôt intenable pour les envoyés de Paris, qui finissent par déclarer l’abolition de l’esclavage dans la colonie à la fin août 1793.

Julien Raimond a compris que l’effondrement du système esclavagiste est irréversible. Mais il ne verra pas la première abolition, votée par la convention le 4 février 1794, car sa proximité avec le Girondin Brissot l’a entretemps envoyé en prison. Il n’est libéré qu’en 1795. Sa connaissance des réalités coloniales et ses positions désormais antiesclavagistes lui confèrent un statut d’expert, et il est envoyé à deux reprises représenter la République à Saint-Domingue, où il finit par se rallier à Toussaint Louverture, devenu l’homme fort de la colonie.

L’année suivante, Julien Raimond fait partie des quelques rédacteurs choisis par le leader révolutionnaire pour rédiger la constitution de Saint-Domingue. Frappé par la maladie, il décède en octobre 1801, et ne verra ni la chute de Toussaint, ni la marche de la colonie vers son indépendance en 1804 sous le nom de Haïti, qu’il avait largement préparée dans ses écrits et dans ses actes.

Par ses ambiguïtés et ses évolutions – porte-parole d’un groupe qui en 1789 se réclamait autant des Droits de l’Homme que du Code Noir, propriétaire d’esclave devenu abolitionniste, militant du dialogue à une époque de violence extrême – comme par la constance de son combat contre le préjugé de couleur, Julien Raimond symbolise les contradictions de la Révolution française face à l’esclavage, et celles d’une révolution haïtienne qui parvint à chasser les colons français mais pas à effacer les divisions qu’ils avaient implantés dans l’ordre social du territoire.


Source : Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Check Also

ONU Femmes fait état d’un risque accru pour les femmes et les filles d’être tuées chez elles

Sur l’ensemble des femmes et des filles tuées intentionnellement l’année dernière, environ…