[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

Aujourd’hui, au plus fort de la pandémie de coronavirus, neuf femmes nigérianes dorment dans les rues de Beyrouth, au Liban, suite à leur licenciement de leur emploi de travailleuses domestiques. 

Selon un article publié dans le Middle East Eye du 23 juin, ces femmes se sont adressées à l’ambassade nigériane pour obtenir de l’aide mais elles ont essuyé un refus. L’ambassadeur du Nigéria au Liban, Goni Modu, leur aurait conseillé de « retourner chez leurs maîtres » dans l’attente d’une évacuation. 

Actuellement, le Liban traverse une crise financière sévère, accentuée par la pandémie qui a provoqué une multiplication des pertes d’emplois. 

Néanmoins, ces neuf travailleuses domestiques ne sont pas des employées de maison classiques. Les travailleuses domestiques africaines, dans les pays du Golfe et les pays arabes, sont essentiellement réduites à l’esclavage domestique et le droit du travail dans ces pays pérennise l’exploitation et les abus. 

Esclavage domestique dans le Golfe et les pays arabes

En avril, une Nigériane de 31 ans, Temitope Olamide Ariowolo, a été mise en vente à 1 000 dollars américains, sur Facebook, par un Libanais nommé Wael Jerro. 

Le passeport international de Temitope Olamide Ariowolo a été affiché par Wael Jerro sur la page Facebook du groupe « Vendre et acheter au Liban » (Buy and Sell in Lebanon), selon des copies d’écran recueillies par Middle East Eye, avant que le message ne soit supprimé. 

« Cet homme a été interpellé au Liban pour avoir mis en vente une femme de ménage nigériane. Dans une annonce sur Facebook, il avait déclaré que cette employée de maison, âgée de 30 ans [sic], pourrait être acquise pour 1 000 dollars.
Pour en savoir plus https://t.co/ZOpBkzFIgi #BBCAfricaLive »

Wael Jerro a depuis été arrêté. 

« Dernières nouvelles concernant une jeune Nigériane victime de la traite des êtres humains et mise en vente sur Facebook par un Libanais.
Le gouvernement libanais a annoncé l’arrestation de M. WAEL JERRO dans le cadre d’une poursuite judiciaire pour vente illégale d’une jeune fille nigériane.
« 

— Commission des Nigérians de la diaspora (@nidcom_gov)

Cependant, Temitope Olamide Ariowolo a décliné l’offre de retour au Nigéria, malgré l’intervention de la Commission des Nigérians de la diaspora (NIDCOM), qui proposait de la rapatrier. 

Selon Abike Dabiri, directrice de la NIDCOM, 69 travailleuses domestiques victimes d’abus ont été évacuées vers le Nigéria. 

« Cinquante femmes nigérianes, victimes du trafic d’êtres humains, ont été libérées du Liban et rapatriées dans leur pays d’origine, puis mises en quarantaine par mesure de précaution contre le coronavirus.
Le mois dernier, une Nigériane employée comme femme de ménage au Liban, a été secourue alors qu’elle avait été mise en vente sur Facebook pour 1 000 dollars. 😥 »

Au début du mois de juin, l’ambassade du Liban au Nigéria a suspendu la délivrance de visas pour les employées de maison dans le but de « se pencher sur les droits, les abus et les violations » des droits de ces travailleuses nigérianes au Liban. 

Mais cette exploitation des travailleuses domestiques ne se limite pas au Liban, elle concerne toute la région du Golfe.

« Mes cher·e·s @GeoffreyOnyeama @naptipnigeria @abikedabiri, je vous demande de bien vouloir venir en aide aux femmes nigérianes, traitées comme des esclaves et non comme des femmes de ménage au Liban et dans le sultanat d’Oman, à rentrer chez elles. Plusieurs d’entre elles sont déprimées, elles ont besoin de votre soutien pour rentrer chez elles. Je vous remercie. »

Deux employées de maison originaires du Nigéria, ont été assassinées à Riyad, en août 2018, par leurs employeurs saoudiens. 

Au Nigéria, les jeunes filles sont habituellement recrutées en tant que femmes de ménage par des agences agréées. Le journal nigérian Daily Trust a révélé les termes du contrat selon lesquels, au cours des 24 premiers mois, les travailleuses domestiques « ne peuvent ni demander d’augmentation de salaire, ni cesser le travail ou s’enfuir, ou encore ne peuvent refuser de travailler ou mettre fin à leur contrat, ne serait-ce que pour une journée ».

Le dispositif kafala et le travail des migrant·e·s

Le système de parrainage dit « kafala » autorise un·e migrant·e à travailler dans les pays du Golfe et les pays arabes sous un statut qui dépend de son employeur. Les modalités sont proches de l’esclavage, dans la mesure où la personnes migrante abandonne la plupart de ses droits en contrepartie d’un contrat, favorisant ainsi les abus en toute impunité. 

Le Bahreïn, le Koweït, le sultanat d’Oman, le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), la Jordanie et le Liban contribuent tous activement à ce système qui fournit une main-d’œuvre temporaire et bon marché en période de prospérité économique et, de la même manière, abandonne ces travailleurs pendant les périodes moins fastes, selon l’Organisation internationale du travail (OIT) [pdf] :

Tout travailleur migrant ne peut ni entrer dans le pays, ni transférer son emploi, ni quitter le pays pour quelque raison que ce soit, sans avoir préalablement obtenu l’autorisation écrite explicite de son kafeel [employeur, qui est garant dans le cadre du système de kafala]. Pour pouvoir entrer dans le pays concerné, il faut être parrainé par un kafeel et être lié à cette personne tout au long de son séjour. Si le travailleur migrant démissionne, le kafeel est tenu de le signaler aux services de l’immigration et de veiller à son départ du pays à la fin du contrat, en prenant notamment en charge le paiement du vol de retour. Bien souvent, le kafeel renforce son contrôle sur le travailleur migrant en lui confisquant son passeport et ses documents de voyage, en dépit de la législation de certains pays de destination stipulant que cette pratique est illégale.

Cette méthode, qui implique la dépendance absolue du travailleur vis-à-vis de son employeur, illustre bien l’esclavage moderne. Il promeut l’abus des travailleurs et travailleuses migrant·e·s.

Ainsi, cette Tanzanienne a été forcée de travailler « tel un robot » sans repos ni jours de congé, à Oman et ce, durant trois années. Sa patronne ne cessait de le lui rappeler : « Je t’ai achetée pour 1 560 rials (4 052 dollars américains) à Dubaï. Rends moi cet argent et tu pourras t’en aller », à chaque fois que la jeune femme réclamait de la nourriture ou de meilleures conditions de travail. 

[description vidéo] Vidéo réalisée par l’ONG Human Rights Watch (droits humains, aide humanitaire) avec l’activiste et enquêtrice Rothna Begum. Elle décrit le parcours de quelques femmes tanzaniennes ayant subi de graves maltraitances et des abus, au travers d’interviews, et explique le système de parrainage (kafala). NB : vidéo en swahili et en anglais, avec sous-titrage en anglais.

En conséquence, les travailleurs migrants disposent de deux sinistres options : s’accommoder des conditions d’exploitation ou s’enfuir. 

Celles qui réussissent à s’échapper ne peuvent prétendre à une indemnisation. En fait, elles « risquent d’être condamnées à une amende, détenues pour une durée indéterminée et expulsées », précise Migrant Rights, organisation de défense des droits des migrants. Et cela ne s’arrête pas là : les migrants abandonnés par leurs parrains sont susceptibles d’être « bloqués pendant des années » étant donné que les frais d’un billet d’avion pour le retour dans leurs pays respectifs sont exorbitants. 

Nul doute que le droit du travail relatif à la kafala pérennise l’exploitation des travailleuses domestiques africaines. Toutefois, les États africains sont également souvent complaisants. 

En 2007, le journaliste éthiopien Zecharias Zelalem a dévoilé que le gouvernement éthiopien avait fait appel à un cabinet de relations publiques américain chargé de faire pression sur le Congrès américain afin qu’il « annule un projet de loi dénonçant le non-respect des droits humains en Éthiopie ». 

Afin de rémunérer la société de relations publiques, plus de 600 000 dollars américains ont été détournés du consulat éthiopien de Djeddah, en Arabie Saoudite. L’enquête menée par Zecharias Zelalem a montré qu’en réalité, ces fonds détournés provenaient des Éthiopien·ne·s de la diaspora et étaient destinés à secourir les « domestiques éthiopiennes croupissant au Liban ». 

Cette affaire a été débattue sur Twitter :

Suite à une vague de suicides d’employées de maison éthiopiennes au Liban, les Éthiopien·ne·s résidant dans ce pays ont réuni 640 000 dollars destinés à soutenir leur communauté.
Puis, cette somme s’est volatilisée. Nul ne savait où, jusqu’à ce jour.

Dans beaucoup de pays africains, comme le Nigéria, le manque de clarté des politiques et des lois ainsi que des mesures d’application insuffisantes – conjugué au désespoir des victimes de migrer vers des cieux plus cléments – a nourri ce trafic d’êtres humains sous couvert de travail domestique. Des personnes défilent dans les rues de Beyrouth. Elles représentent les travailleurs domestiques migrants. 5 personnes tiennent une banderole avec des inscriptions en anglais demandant de meilleures conditions de travail. Elles portent toutes une casquette à cause du soleil.

Des travailleurs et travailleuses domestiques migrantes défilent pour de meilleures conditions de travail et un plus grand respect du droit du travail à Beyrouth, au Liban, le 19 novembre 2015. Photo par Migrant Domestic Workers via Flickr, sous licence CC BY-ND 2.0.

Le système du kafala enfreint directement les normes internationales du travail [fr] de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui préconisent « un travail décent et productif, dans des conditions de liberté, d’équité, de sécurité et de dignité ».

Hélas, depuis l’adoption de la convention C187 [fr] de l’OIT sur le travail décent des travailleuses et travailleurs domestiques en 2011, seuls 29 pays l’ont ratifiée [fr]. Par ailleurs, les pays arabes et du Golfe (le sultanat d’Oman, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Liban) ainsi que leurs homologues africains comme l’Éthiopie, le Nigéria et la Tanzanie, n’ont toujours pas ratifié et intégré cette convention dans leur législation nationale. 

Remédier à un héritage douloureux d’exclusion et d’injustice à l’égard des travailleuses domestiques migrantes peut paraître utopique. Pourtant, Myrtle Witbooi, présidente de la Fédération internationale des travailleurs domestiques (FITD), se montre optimiste [fr ; pdf] : « Un jour, nous serons tous enfin libres », affirme-t-elle.

Creative Commons License
Photo de Nwachukwu Egbunike

Ecrit par Nwachukwu Egbunike

Traduit par Véronique Danzé

Cet article a été initialement publié sur Global Voices et est repris ici dans le cadre d’un accord de partage de contenu.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Check Also

IRAN | Poursuites judiciaires contre les membres d’un groupe de musique féminin kurde

Mme Karimi, chercheuse spécialisée dans les questions féminines, a en outre souligné que l…